14.6.07

Chapitre I

intelligent design ?

Au coeur des champs de superconscience


I

La rumeur des distances traversées



Je suis arrivé à l’île d’Oléron sous des trombes d’eau. Ces quinze jours de vacances commençaient.

La maisonnette blanche était comme à l’accoutumée. J’installai mes cahiers d’écriture sur la table de la véranda. Trois étaient destinés à ce livre : bleu, vert et rouge. Ils avaient été achetés au superU local…

A côté des cahiers trônaient les volumes I et II d’à la recherche du temps perdu. Les oeuvres de Marcel Proust m’avaient été offertes en Pléiades.

J’en étais arrivé à relire les « Jeunes filles en fleurs » et à redécouvrir ainsi les vacances à Cabourg de Marcel Proust quand il était jeune homme. Des textes que j’aimais et qui étaient comme un miroir de mes propres séjours à la mer.

Le thé vert infusait. Seize heures trente. Irais-je à la plage, en dépit de la bruine qui mouillait désormais l’île ?

Je ne détestais pas ce temps de pluie, d’abord les averses, puis cet après-midi les gouttelettes fines.

Bien au contraire cela me détendait et apaisait le rhume des foins, mon mauvais ami de ce mois de juin.

Mais qui pourrait bien lire bientôt ces pages, écrites d’abord au feutre noir sur les grands carreaux du cahier bleu ? Il faudrait que toi lecteur, lectrice, tu trouves le chemin de cette publication, peut-être sur Internet…

Le livre papier était en effet déjà un objet désuet. D’ici quelques années les lecteurs de livres électroniques auraient balayé l’invention de Gutenberg. On téléchargerait les bouquins sur Internet. On les lirait sur un écran flexible et nomade.

L’édition de papa, pardon… de papier, vivait ses dernières années. Personnellement je ne pleurerai pas. Le monde de l’édition était devenu une ombre de lui-même. Ce tigre de papier dont le capital était parfois détenu désormais par quelques marchands d’armements n’avait tout simplement plus assez de courage pour vivre.

Ce vent de nouveauté y mettrait un excellent coup de balai. Chacun pourrait se publier et avoir les mêmes chances d’être lu, grâce à la rencontre d’Internet et de ces petits lecteurs nomades de livres électroniques…

Demain d’autres lecteurs plus jeunes se souviendraient à peine de ce que fut le papier. D’un clic ils afficheraient l’encre électronique d’une page. D’un autre clic, ils tourneraient cette feuille de papier virtuelle. Leur bibliothèque tiendrait sur une petite carte mémoire insérée à la base de leur « eBook reader » made in China.

Adieu Pantheon books, Gallimard, Grasset, POL, Actes Sud et Flammarion !

Peut-être certains figureront après demain au tableau de chasse de Lenovo, de Samsung ou d’Apple…

Ces fabricants d’ordinateurs commercialiseront le livre comme certains le font déjà des tubes de musique avec leurs plateformes sur Internet et leurs petits lecteurs de fichiers mp3 mobiles.

A moins que le rachat des éditeurs prestigieux de livres, vidés de leur contenu, ne tente aussi Sony, Sega ou Nintendo, grands fabricants de jeux vidéo et des consoles électroniques qui vont avec.

Après tout produire une console de jeu vidéo ou un lecteur de livres électroniques, cela ne fait pas de vraie différence…

C’est pour toutes ces raisons que je ne regardais plus le jeune Marcel Proust du même œil.

Je savais que notre époque était, elle aussi, révolue comme l’était celle qu’il nous raconte dans « La recherche ».

Mes souvenirs, mes expériences, mes livres seraient aussi les bastions et les citadelles dérisoires d’une bataille perdue d’avance.

La puissance de la vie, l’intelligence des machines, le renouvellement des générations plus aguerries aux nouvelles technologies allaient balayer ce monde si patiemment élaboré.

J’appartenais au monde ancien, même si tel Proust émoustillé et décoiffé à bord de l’une des premières automobiles, je surfais déjà et comme tout le monde – ébloui - sur les vagues de la cybermodernité.

Mon temps venait à sa fin. Le terme de la civilisation du papier annonçait que la page de mon monde serait bientôt tournée, ou plutôt que le livre en serait refermé.

J’avais juste de temps d’écrire.

Juste le temps de confier au glissement du feutre sur le papier l’émoi fragile et impermanent.

Que subsisterait-il d’une éducation, des valeurs de ma famille, des images du monde englouti ?

Face à moi, accrochée à un pilier de la véranda, une bouée de marine décorative blanche et bleue portait la mention : « bienvenue à bord ».